CHAPITRE 1

CHAPITRE 1
FLASHBACKS

ou "Une mission en enfer"



[align=center]24 Juillet 1970, Arkansas

Dans la salle de cérémonie flambant neuve, la fête bat son plein. Les murs d'une blancheur immaculée reflètent les orchestres aux cuivres flamboyants, les coupes de champagne pétillant et les chapeaux pointus en carton. La guerre du Vietnam est enfin finie. Les hommes sont rentrés, mais peu sont revenus, et encore moins participent à la fête. Ce sont les généraux, les politiques, les directeurs d'usines qui sont là, et s'amusent, et séduisent les femmes des soldats. Beaucoup d'entre elles ont préféré quitter leur mari avant leur départ, histoire de profiter de la vie. En rentrant, l'aéroport était vide pour les soldats. Et la fête se poursuit, ignorante et joyeuse.
Le clou du spectacle ? Moi. Un témoin. Un sergent de la compagnie « Eagles attack », du 141ème bataillon d'infanterie. Ils attendent le récit de l'histoire, le récit de cette guerre. D'ailleurs, les trompettes annoncent ma venue, les gens se rassemblent dans le grand hall, autour d'une table en forme de U, à la nappe blanche parsemée de pétales de roses. Je suis devenu une bête de foire, un démon surgit du passé.
Ils ne m'ont pas encore vu, s'assoient, bavardent. Les bourgeois...Deux d'entre eux m'ont aperçu, et font signe aux autres de se taire. Qui est cet homme ? Un médaillé à l'uniforme kaki, déchiré, presque en lambeaux. L'organisateur m'interroge du regard. Pas eu le temps d'en acheter un autre, je lui glisse. Il me fait un clin d'½il pitoyable : ça fera plus vrai. Ai-je besoin de ça ?
Tous se sont tus et attendent. Je les fixe du regard, les uns après les autres, les défie. Ils sont là, arrogants civils, dédaigneux, moqueurs et impatients. Je me tourne vers le rideau rouge qui me faisait dos. Qu'est-ce que je fais là ? A quoi bon ? Enfin, je plie le cou et les regarde du coin de l'½il, déterminé :

« Je reviens de l'enfer. »

Dans le boing « Galaxy Angel » qui nous envoyait pour le Vietnam, on était une bonne quinzaine du Kentucky. On se connaissait mieux que personne. Y avait Brad Smith, « Smitty » ou face de rat ». C'était un roublard débrouillard comme on en fait plus. Une fouine, un éviteur d'ennuis professionnel. Mac'Oloway, lui, était mon meilleur pote, un écossais. J'avais confiance en lui : à la ferme de l'Oncle Sam, il dégommait des bouteilles de bières à 150 mètres avec sa Winchester. Une « Century Elite », je m'en souviens encore. O'Connel et O'Brady étaient frères, des blondinets avec des taches de rousseur et un sacré tonus. Celui qui nous commandait s'appelait Johnson. Le sergent Johnson. Un héros, un cow-boy, un dur, un vrai. Y'avait aussi Jacques Maly, dit « Blacky », notre « Big Brother ». 2m05, 105 kilos de muscles. L'ami qu'il fallait avoir en cas de pépin. Et Jimmy...


« Jimmy, tu peux pas me faire ça !
- Laisse le John, il pisse le sang, il s'en sortira pas !
- On va le sauver ! Ferme pas les yeux, Jimmy ! Jimmy ! »

« JIMMY ! »

1970. Arkansas. Ma voix résonne encore dans le hall de la salle, laissant le public choqué mais silencieux. Je reprends mon souffle. Ces maudits flash-back ! Merde ! D'habitude, c'est la nuit que ça me reprend. ! Je passe mes mains sur mon visage en sueur.

« On est arrivé confiants et heureux... »

« Meilleures que les waves de St Trinity ?
- Que Los Angeles ?
- Ouais mon gars, les meilleurs waves de tout les Etats-Unis d'Amérique : Miami.
- Tu racontes que des conneries, face de rat !
- Bah...ouais. C'est mon job, non ?
- Putain, quel chiant ! » explosa Jimmy.

Le ptit puceau avait été convaincu de la véracité des propos de Smitty pendant 3 heures, jusqu'à l'intervention de Mac'Oloway.

« Qui a mon paquet de capotes ? cria Blacky.
- Désolé, je fais pas du 50cm », dis-je.

L'ambiance, c'était comme ça tous les jours. On se marrait, on s'engueulait, on se vannait. Réveil entre 9 et 10 heures du mat', par un « Goooooooooooooooood Morning Vietnam ! » tonitruant. Un peu de surf, de sexe et de sang. Sea, sex and blood. Et on se recouchait tranquilles. Johnson avait du mal à nous contrôler.

« J'enlève un dollar sur vos paies pour chaque balle tirées sur des civils ! », qui disait.

Résultat, on a pas gagné grand chose en neuf mois de service. Faut dire qu'on les aimait pas, les viets. Toujours à l'affût d'une faiblesse, d'un moment de relâchement, d'une trahison.

Bref, on a passé une année pépère, sans besoins particuliers, sauf Jimmy le puceau qu'avait toujours pas tiré son premier coup : je ne parle pas de fusil. Mais il disait que pour chaque Playboy qu'il lisait, ça faisait ½ coup de plus.
Alors on lui répondait que vu le nombre de queue qu'il s'était tapé sur les play-boys, il devait être le plus grand séducteur de la Terre.
Je peux paraître grossier, mais je dois tout dire, tout révéler.

La vie a passé comme ça, jusqu'au jour où le Général Buddy, notre supérieur à nous, les gars de la 141ème, est partit pour une retraite bien méritée : reposer son ventre énorme à l'ombre des champs de blés du Kentucky valait toutes les médailles. Il a été remplacé illico par le colonel Hedburry, un jeune riche pistonné par son père. Son programme à lui, c'était la formule offensive : pour ses hommes, seulement.
Résultat, un jour pluvieux de septembre, Johnson nous à délivré notre ordre de mission : exploration, sécurité, bref, le topo habituel.

« Et où est-ce qu'on va, sergent ? demanda O'Connel.
- En territoire vietcong. »

Là, on a tout de suite moins rigolé. Le territoire des faces de citron, on y était déjà allé une fois : une merde imputrescible, une forêt comme un labyrinthe et autant de viets que de blacks dans le Bronx.
Ça devait être une mission de routine. Alors on est parti, la fleur au fusil, et le paquet de capotes de Blacky dans la poche du jean de Jimmy.

« Prétentieux ! », je lui ai dit, en lui faisant un clin d'½il. Il a rigolé, puis m'a fait « Chut », un doigt sur les lèvres.

On est rentré dans la forêt. Bien peu allaient en ressortir.

« Putain, dégagez ! Je vous dit de courir.
- Sergent Johnson, on reste avec vous !
- Courez, putain de merde. Je vais les ralentir.
- John, viens bordel ! Laisse-le !!
- Tagueule, O'Connel. Pas un autre !
- Allez, les gars, retraite ! Cours, John. C'est le dernier ordre que je te donne. Cours.
- Sergent...
- Le sergent maintenant c'est toi. Sauve les, John. Tire les hors de ce putain de merdier ! »

Je cours. Les battements de mon c½ur. Le sergent Johnson et ses deux mitrailleuses lourdes dans les mains. Le sergent Johnson debout. Les douillent volent.

« NOOON ! »

Arkansas. 1970. Encore un de ces putains de flashbacks.

« Pardonnez-moi. Je reprends... »
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# Posté le vendredi 23 mai 2008 14:38

Modifié le vendredi 23 mai 2008 15:46

CHAPITRE 2

CHAPITRE 2
« Putain, dégagez ! Je vous dit de courir.
- Sergent Johnson, on reste avec vous !
- Courez, putain de merde. Je vais les ralentir.
- John, viens bordel ! Laisse-le !!
- Tagueule, O'Connel. Pas un autre !
- Allez, les gars, retraite ! Cours, John. C'est le dernier ordre que je te donne. Cours.
- Sergent...
- Le sergent maintenant c'est toi. Sauve les, John. Tire les hors de ce putain de merdier ! »

Je cours. Les battements de mon c½ur. Le sergent Johnson et ses deux mitrailleuses lourdes dans les mains. Le sergent Johnson debout. Les douillent volent.

« NOOON ! »

Arkansas. 1970. Encore un de ces putains de flashbacks.

« Pardonnez-moi. Je reprends... »

On s'est donc enfoncé dans la forêt. On a traversé des rivières et des rizières, des clairières et des poudrières. Tout se passait bien. On avait pas vu un viet tout le long de la traversée. Juste, à un moment, O'Brady avait cru « voir bouger dans les buissons ». Comme l'habitude, on ne l'a pas cru : il faut dire que c'était la millième fois qu'il nous prévenait d'un danger, alors que rien ne se passait.
Et quand on connaissait sa famille...son père était parano, collectionneur d'armes à feu et d'armes lourdes, et responsable de la moitié des morts de noirs dans tout le Kentucky...

On est donc arrivé jusqu'à notre objectif. Une cabane sur pilotis, en plein milieu de cette brousse puante.

« Notre espion/observateur doit nous attendre dans le coin, normalement... » a fait Johnson en rentrant dans la cabane.

On a attendu quelques secondes, puis le sergent est sorti, revolver au poing, en criant :

« Merde, aux armes ! Y'a des taches de sang partout. On se répartis par groupe de 4, on cherche ce putain d'espion et on rentre ! »
Deux minutes plus tard, on a entendu un bruit assez crade : quelqu'un vomissait. On a tout de suite compris que Jimmy venait de trouver le cadavre.
Le pauvre homme avait eu les couilles tranchées, et il les tenait entre ses dents. L'épieu qui lui sortait du crâne était maculé de cervelle, alors que ses paupières et ses oreilles coupées lui servaient de médailles, épinglées à même la peau de son torse avec les os de ses doigts.
Le « SHIT » qu'hurla Johnson à ce moment là aurait suffi à démolir un Mac Donald.

« Chef, vous allez nous faire repérer ! »

Le sergent posa sur nous un regard plein d'expérience.

« Vous n'avez rien compris...ils nous suivent depuis le départ...ils sont là, mais vous ne les voyez pas...les M-16, vite ! »

On s'est tous mis en cercle autour du chef. Nous regardions partout, silencieux. Jimmy tremblait de tout son corps, et Smitty jetait des coups d'½ils apeurés dans tous les coins. Tout à coup, il a jeté son arme et s'est mis à courir comme un dératé.
« Je rentre ! a-t-il hurlé.
- Face de rat, revient ! ai-je crié, les mains en porte-voix.
- Brad Smith, si vous ne revenez pas immédiatement, je devrai vous abattre ! » a dit Johnson, mettant en joue Smitty avec son revolver.
Mais Smitty ne s'est pas arrêté, et s'éloignait dans la brousse. Le doigt du sergent tremblait sur la gâchette de son flingue.

« Chef...vous n'allez quand même pas tir... »

BLAM ! BLAM ! BLAM !

La silhouette de Smitty s'effondra, et trois gerbes de sang retombèrent sur son cadavre.

« Chef...
- Je n'ai pas tiré, John. Je ne l'ai pas tué.
- Ça veut dire que...
- Les faces de citrons sont là. Je les sens. Y en a partout.
- Merde !
- On court ! On court, bordel ! Jetez tout ce qui est inutile, et courez ! Pas ton M-16, Jimmy ! »

On a couru comme des fous, et on est tombé sur un cul-de-sac : une caverne rocheuse nous barrait la route. Le piège se refermait. On s'est retourné. Les buissons bougeaient et remuaient de partout.

« Je l'avais bien dit !
- Tagueule, O'Brady ! »

On était tétanisé, même le sergent Johnson. Un seul de nous tous a réagi : Une grenade a explosé dans les buissons, soulevant quelques jaunes et les menant à la mort. Le groupe s'est retourné ; ce bon vieux Blacky pilonnait les viets de grenades ; il avait pensé à en conserver, l'animal. Cinq explosèrent ensuite, puis la caisse fut vide, et « Big Brother » reprit ses mitrailleuses lourdes, étant le seul à pouvoir les porter.
Les mouvements dans les buissons se firent plus proches, plus menaçants.

« Ne tirez pas...attendez... » disait Johnson, la tempe collée au viseur du fusil-mitrailleur.

On commençait à voir les armes et les chapeaux.

« Ne tirez pas...ne tirez pas... »

Jimmy, en sueur, priait en silence pour que Johnson donne l'ordre de faire feu.

« Ne tirez pas...
- Tiens le coup, Jimmy ! » chuchotai-je.

« FEU A VOLONTE ! PULVERISEZ CES VIETS ! CETTE BANDE DE FILS DE... »

La voix de Johnson fut couverte par le bruit des armes, et surtout des mitrailleuses lourdes de Blacky. Nos tirs balayèrent la clairière, soulevant les chapeaux des jaunes, libérant leur sang rouge comme le nôtre de leurs artères. Après vingt secondes d'un feu nourri, plus rien ne bougeait dans la forêt.
Haletants, hébétés, apeurés, on s'est arrêté de tirer en même temps. La sueur, les moustiques, la peur rendaient nos mains moites, souillées. Du sang avait giclé jusqu'au visage de Blacky. Il s'essuya du revers de la manche, puis déposa ses mitrailleuses encore fumantes. A lui seul, il avait bien nettoyé la moitié des Viets. Un vrai as. Mon vieux pote Mac'Oloway me glissa à l'oreille :


« 8 dans la tête, 5 au cou et 2 à l'épaule...
- Comment tu fais pour faire ça avec un M-16 ? »

Il me fit un clin d'½il en dévoilant la lunette qu'il s'était bricolée avec des morceaux de verre au campement. Une marque de produit était encore inscrite sur l'un des bouts de verre : « Fleury & Cie » Mon enfance dans le Kentucky avec ce bon vieux Mac...je me revois dans les champs de blé de l'oncle Sam, un vieux noir sage et perspicace...les histoires d'Afrique, d'Asie, d'Amérique centrale, ou l'histoire du Kentucky, dont personne ne pouvait se vanter de la connaître aussi bien que lui. Les questions sur la vie, la mort...
« Quel âge avez-vous, Oncle Sam ? »
« Oh, tu sais gamin, je n'ai pas d'âge ! », qu'il disait en ébouriffant nos cheveux de paille...les ballades en bateau à aubes, le long du Michigan ou du Mississipi...
Une larme discrète s'écrasa à l'idée de cet âge d'or désormais révolu. Je donnai une grande tape sur l'épaule de mon vieux frère.

« D'autres vont venir, nous dit Johnson, plus calme. On a intérêt à filer de ce trou avant que le chat n'arrive. »
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# Posté le vendredi 23 mai 2008 14:42

Modifié le vendredi 23 mai 2008 15:34

CHAPITRE 3

CHAPITRE 3
On s'est remis en marche, au pas de course, traversant la cambrousse. Une petite demi-heure plus tard, on s'est retrouvé face à une rivière.

« Il y a un gué par ici, cria O'Brady en montrant le courant du doigt. Je vois le fond sans plisser les yeux ! »

Johnson s'est approché de l'endroit désigné, et a approuvé du chef.

« OK. On fait gaffe à ne pas être entraîné par le courant, c'est glissant. Le premier arrivé jette un coup d'½il sur l'autre rive. »

O'Brady s'avança en premier, luttant contre le liquide avec toute sa hargne d'Ecossais. Mais sur une pierre glissante, il faillit trébucher, et se redressa in extremis.
O'Connel éclata de rire devant la malchance de son frère. Ce dernier se retourna vers lui, et tous deux se sourirent ainsi, avant qu'une balle ne s'abatte en plein front du pauvre O'Brady. Son crâne sembla se disloquer, le sourire toujours aux lèvres, ne comprenant pas, puis il s'effondra dans la rivière, mort.

« SNIPER !!! » hurla Johnson, se mettant à couvert.

Mac'Oloway ne prit pas cette sécurité : son M-16 virevolta entre ses mains, ses doigts se refermèrent sur la gâchette, il visa et tira, tout cela en l'espace d'une seconde. En amont de la rivière, en haut d'un arbre, un viet cria et tomba, trois balles entre les sourcils.
O'Connel hurla à la mort, assistant, incrédule, à la mort la plus stupide qu'il eût été pensé d'imaginer. Son frère chéri, son autre lui-même, tué, fauché en pleine jeunesse, sans avoir combattu, sans rien avoir fait, par un stupide viet embusqué. Johnson dut même aider Blacky à le contrôler, car il se jetait dans tous les sens, appelant son frère, sa mère, voulant le rejoindre, rattraper le cadavre qui descendait la rivière et qui s'écrasait sur les rochers coupants.
Nous nous éloignèrent, tête basse, O'Connel braillant, et une rivière rouge du sang de la jeunesse des Etats-Unis derrière nous. Une minute plus tard, je relevai la tête, inquiet.

« J'ai entendu bouger...
- Tu ne vas pas remplacer O'Brady, John.
- Je te jure ! »

La réalité nous rattrapa bien vite : les viets surgirent des fourrés, faisant feu sur notre petit groupe. Blacky fut le premier touché ; une balle explosa son coude dans un craquement sinistre. Il ne s'en rendit compte que quelques secondes après, occupé qu'il était à cracher ses balles sur ces salopards

« Merde ! » cria-t-il, effaré par la douleur.

Il ne souffrit pas plus longtemps. Deux balles lui rentrèrent dans la cuisse et le genou, une dans l'estomac. Il tirait toujours, la bave aux lèvres, les larmes aux yeux, le sang sur la peau. Une de plus pénétra son épaule, puis une dans la jambe. Il s'effondra sur les genoux, insensible, fou, refusant la mort, tirant et tuant encore et encore.
Enfin, une balle trancha net son cou sur la gauche, et son doigt lentement de la gâchette se détacha. Il le va vers moi de doux yeux d'enfant fatigué, d'enfant qui décide d'aller se coucher. Son corps bascula sur le côté, les yeux grands ouverts. « Big Brother » n'était plus. Jamais bon de mesurer 2m07 dans une forêt remplie de viets : ils visent mal mais visent les plus forts, les plus grands, les plus visibles.
Quand Blacky fut tué, ça été la débandade totale. On a couru vers l'avant comme des dératés, on s'enfuyait, tirant à l'aveuglette devant nous pour faire de la place. Nous, les gars de la 141ème, on tournait dos à l'ennemi pour la première fois. On a réussi à rien se prendre, et on s'est réunis derrière un large bosquet de bambou. On s'est effondré là, plus morts que vifs, les armes encore brûlantes dans nos mains. Je jetai mon casque de rage.

« Blacky a pris cher, mais il s'est bien battu. » fit Johnson, la main sur son crucifix.

Blacky, fils de l'oncle Sam, était mort comme une merde dans une forêt de merde pour une mission de merde, telle était ma pensée profonde. A quoi servent les muscles face aux balles ? Il n'était pas Captain America !
Blacky...et dire qu'à dix ans il était plus grand de trois têtes que nous, plus grand même que son père voûté par le travail dans son champ.
Vivre, il fallait vivre. Mais ce qui se passa ensuite n'aurait jamais dû avoir lieu. Un fou, un jaune suicidaire se précipita vers nous, fusil à la main. Il y eut cinq coups. Trois percèrent le bambou derrière nous, deux autres le ventre fragile de Jimmy. Il appuya encore sur la détente, qui émit un « clic ! » pitoyable.
Ma main avait machinalement saisit mon revolver. Les cris de Jimmy derrière moi me dictèrent ma conduite. Je voulais faire souffrir. Je visais soigneusement. Une balle dans chaque genou, dans chaque bras, une dans l'entrejambe. Le viet s'effondra, criant, hurlant comme un cochon qu'on égorge, appelant sa mère. Je fit trois pas vers lui, ferma un ½il. La balle lui transperça la tempe et il ne bougea plus. M'extirpant de ce cauchemar éveillé, je revins soudain à la réalité.

« John !!! » Jimmy m'appelle. Je cours vers lui, mon flingue tombe de mes mains, qui ouvrent en grand la veste du « ptit puceau ». Deux plaies béantes crachent un sang noir comme la mort.

« Ça...Ça va ? » me demande Jimmy, la voie sifflante.
« Ça va aller, gamin, t'as...t'as pas grand chose.
- Ah...argh...John, je voulais te dire...ma...maman...
- Calme-toi, ne parle pas, repose-toi, surtout, Jimmy.
- Non...non...je voulais te dire...lorsqu'on a pris Tsang Tue, tu sais la ville là...
- Oui, Jimmy, je sais...
- Et bah...y a avait une fille pas mal, ça devait être une prostituée...mais...je l'ai fait !
- Chut...calme-toi.... »

Mes doigts caressaient ses cheveux noirs souillés de sang, ses joues pâles, presque blanches. Il cracha un peu de sang, et deux de mes larmes tombèrent sur sa veste.

« Je l'ai fait...John, argh...j'ai fait l'amour, c'était vraiment...génial... » dit-il dans un sourire béat aux dents rouges. Il eut un sursaut de douleur.

« Je crois...que tu m'as menti...fit-il.
- Non...Jimmy, ne m'abandonne pas...
- Je...je pars...à la prochaine, John...je t'aimais bien, tu sais...tu as...toujours...été...là. »

Partout autour de nous, on entendait les viets qui rappliquaient, attirés par les coups de feu. Jimmy ferma peu à peu ses yeux de gosse.

« Il faut y aller, John. »

Johnson avait dit ça d'une voix calme et posée. La voix d'un héros, qui énonce l'insupportable vérité. Le laisser. Lui qui était comme mon fils. Mon fils.

« Jimmy, tu peux pas me faire ça !
- Laisse-le, John, il pisse le sang, il s'en tirera pas !
- On va le sauver ! Ferme pas les yeux, petit ! Jimmy ! Jimmy ! »

Il était mort.

« JIMMY !!! »

Les yeux exorbités, je ne parvenais pas à détacher mes yeux du cadavre. Johnson me remit la bannière étoilée.

« C'est à toi de le faire, John. »

Je déposai alors le drapeau américain aux couleurs chatoyantes sur la tristesse de la mort. L'hymne aux braves ne résonnerait pas pour Jimmy. Mais dans nos têtes, les clairons louaient son courage d'une musique céleste.

« On y va. »
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# Posté le vendredi 23 mai 2008 14:43

Modifié le vendredi 23 mai 2008 15:34

CHAPITRE 4

CHAPITRE 4
On s'en est tous allé, laissant encore derrière nous l'un des nôtres, le plus aimé, le plus jeune, notre ptit Jimmy. Alors a commencé la traque. Un groupe d'une vingtaine de viets nous suivaient tous les quatre, Johnson, O'Connel, Mac'Oloway et moi. C'était à celui qui dormait le moins, celui qui allait le plus vite, qui faisait le moins de pauses. Je marchais, ne pensant à rien, les yeux vides et hagards.
Au bout d'une journée et demie de marche forcée, au hasard de la forêt asiatique, le sergent se mit à boitiller, à tordre la bouche à chaque pas. Johnson souffrait.

« Ça va aller, sergent ?
- T'occupes et marche, John. »

A la tombée de la nuit, les viets nous avaient presque rattrapés. Le sergent nous ralentissait. Au moment d'une courte pause, il retira ses rangers : sur l'un de ses pieds, une ampoule déchirée s'était salement infectée : les moustiques et les mouches s'étaient acharnés dessus. Un pus jaunâtre coulait de la blessure. Ça puait la mort et la gangrène.

« Comment est-ce possible ? »

Johnson se tourna vers moi en souriant faiblement :

« L'humidité, et surtout ces herbes que tu vois partout. Leur contact avec les rangers trouées empêche toute plaie de cicatriser. Dans deux heures, je ne marcherai plus.
- On se relayera, Mac et moi, pour vous porter. D'ici deux jours, ou...
- Tu n'as pas compris, John. Pour moi, c'est fini. Si je reste avec vous encore trop longtemps, les viets vous tomberont dessus. »

Je le regardais. Le mal le rongeait de l'intérieur, l'infection se généralisait.

« On a qu'à lâcher les mitrailleuses lourdes de Blacky. On ne peut pas s'en servir, alors autant s'en alléger. Elles sont bien trop lourdes !
- Laisse les mitrailleuses où elles sont. Continuons. Je vais essayer de tenir encore un peu, et je vous laisserai continuer seuls. »

On discute pas les ordres d'un Johnson décidé. La mort au c½ur et la peur aux tripes, on a continué à avancer. Malgré sa plaie, le sergent avançait aussi vite que nous, sans broncher. Ses traits tendus exprimaient sa concentration pour atténuer la douleur.
Il ne cessait de répéter : « Tenir jusqu'à l'aube, tenir jusqu'à l'aube » entre ses dents.
La nuit passa. Le soleil n'était pas apparu, mais on le sentait proche.

« Stop ! » a dit Johnson. Son visage ne laissait plus transparaître de souffrance. Il était serein, tranquille. En paix.

« Je suis prêt » dit-il.

Derrière lui, on distinguait les viets, encore hors de portée.

« John, tu diras à ma femme...
- Mais...
- ...tu diras à ma femme et à mes deux fils que je suis désolé, que je les aime plus que tout... »

Les larmes me vinrent aux yeux. Johnson, lui, souriait simplement. Le soleil était encore caché.

« J'ai fait mon possible. Quand je me retournerai vers les viets, prenez trois directions possibles. Le check point alpha est à 2km à l'est de la clairière qu'on voit là-bas...passe-moi les mitrailleuses, O'Connel.
- Chef...
- Allez-y maintenant. Courez. »

Personne ne bougea. Johnson souleva sans effort les deux monstrueuses mitrailleuses, une dans chaque main.
« Putain dégagez les gars ! Je vous dis de courir !
- Sergent Johnson, on reste avec vous !
- Courez putain de merde. Je vais les ralentir.
- John, viens bordel. Laisse-le !
- Tagueule O'Connel ! Pas un autre...
- Allez, les gars, retraite ! Cours, John. C'est le dernier ordre que je te donne. Cours.
- Sergent...
- Le sergent maintenant, c'est toi. Sauve les, John. Tire les hors de ce putain de merdier ! Et surtout, quand tu seras rentré... »

Johnson fixa l'horizon qui se teintait de jaune.

« Raconte leur, John. Dis leur notre histoire. Sois la mémoire de Jimmy, celle de Blacky, la mienne. Que cela ne tombe jamais dans l'oubli ! »

Je cours. Me retourne. Un unique rayon de soleil frappe Johnson entièrement. Tel un héros auréolé de gloire, dans la lumière de Dieu. Il met à la bouche sa dernière cigarette, pense une dernière fois à sa femme. Ses bras empoignent fermement les deux mitrailleuses. Je lui crie :

« Adieu, Sergent ! »

Il me regarde, souris.

« Au revoir, John. A la prochaine. »
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# Posté le vendredi 23 mai 2008 14:44

Modifié le vendredi 23 mai 2008 15:35

CHAPITRE 5

CHAPITRE 5
Je cours. Battements de c½ur. Le sergent Johnson et ses deux mitrailleuses lourdes dans les mains. Le sergent Johnson debout dans la lumière, dominant les viets de toute sa hauteur. Le héros se sacrifiant aux forces du mal pour sauver ses amis. Foutu courage. Foutu américain. Les doigts sur la gâchette. Les flammes de l'enfer. Les douillent volent.
Je suis loin désormais. Le chef fait des ravages, puis une, deux balles l'atteignent. Accompagnées de leur filet de sang. Trois, puis quatre. Il n'est pas mort, mais les viets déjà l'ont dépassé, le laissant là, debout. Ses mains se relâchent. Les mitrailleuses tombent au sol. Il se retourne. Il regarde le soleil, qui dévoile sur sa poitrine quatre taches pourpres. Il inspire une dernière fois, admire la beauté de cette matinée tranquille. Il meurt en paix. Dans la lumière. Si beaucoup d'américains se sont comportés comme des imbéciles pendant cette guerre, le sergent Johnson n'en fait pas partie.
J'essuie les larmes et le sang de mon visage avec le drapeau national.

Un jour plus tard, j'ai retrouvé O'Connel. Complètement fou. La nuit lui avait fait perdre la raison une fois pour toute. Des fantômes l'avaient hanté, et, au matin, il s'était ouvert les veines. Je l'avais retrouvé à temps, mais il ne me reconnut pas, et ne savait pas où il était. Désormais, il ne parle plus, ne pense plus. Il a préféré tout oublier. Bienheureux fous. O'Connel ne sait pas la chance qu'il a eu d'oublier cela. D'être devenu doucement fou.
En rentrant au campement, j'ai également retrouvé Mac. Mort. Il avait sauté sur une mine américaine, à moins de 200 mètres du camp. Je passai une journée à pleurer et vomir, ne buvant ni ne mangeant rien. Après cet ultime coup du sort, je n'étais plus que l'ombre de moi-même. J'ai mis une semaine à parler à nouveau. Un an à sourire à nouveau. Une vie à comprendre.
J'ai reçu une médaille en rentrant aux Etats-Unis. Récompensé pour servie à la nation.


« Médaillé... »

Ma voix résonne dans la salle de conférence. Le silence est total.

« ET JIMMY, IL L'AURA SA MEDAILLE ??? »

J'ai hurlé. Je suis en pleurs. Non, pas devant eux...ne pas montrer ma faiblesse. Merde ! Je ne peux plus contenir mes larmes qui me submergent.

« Médaillé...pour quoi ? Pour avoir survécu ? J'ai mené mes hommes à la mort, dans une guerre qui n'était pas la nôtre ! Dans quel but ? ARGH !!! Nos femmes et nos enfants étaient donc en danger ? Le pays était-il encerclés ? NON ! TOUT ÇA POUR LE FRIC ! Le pognon ! Le Dollar, mesdames et messieurs ! La jeunesse des Etats-Unis d'Amérique est morte pour un paquet de pognon ! »

Ma médaille s'explose sur le carrelage.

« Ma « Band of Brothers » s'est fait tuée pour que Mr le Président achète du beurre de cacahouète à son fils ! Vous rendez vous compte ? Vous rendez vous compte ? »

Mes genoux touchent terre. Je pleure. Je vide enfin mon sac. Derrière moi, O'Connel découvre avec intérêt une fourchette, avant de hurler :

« NE VA PAS DANS LA RIVIERE ! » qui choque le public. Je choque ? Je m'en fous. J'attends. Insultez-moi ! Je suis prêt.

Mais aucune insulte ne vient. Tous sont silencieux. Pendant quelques secondes, rien ne bouge. Puis, au fond, un vieux général se lève et applaudit lentement. Puis une femme au premier rang, qui essuie des larmes. Puis trois, quatre, cinq, six, puis tous se lèvent et applaudissent. Je les regarde, hébété. Je suis ovationné, mes frères morts sont ovationnés. Je suis enfin en paix avec eux. J'ai transmis leurs messages, leurs mémoires. Je sais tout à coup que jamais plus les flashbacks ne reviendront me hanter. Je jette en l'air ma casquette d'officier.
Je vais rentrer chez moi. Reprendre le commerce de pop-corn de mon père dans le Kentucky, en face du champ de blé et du long fleuve. En paix avec le monde. Le Vietnam est derrière moi. La vie ne sera jamais plus pareille, après ce jour. Au revoir. Oui, c'est bien cela que Johnson avait le héros avait dit. Au revoir, et à la prochaine. Je viendrais te rejoindre au paradis des héros, mon frère. Pas tout de suite j'espère. La vie me semble douce...
Ouais, c'est bien cela. Au revoir, et à la prochaine.






FIN

# Posté le vendredi 23 mai 2008 14:45

Modifié le vendredi 23 mai 2008 15:35