FLASHBACKS
[align=center]24 Juillet 1970, Arkansas
ou "Une mission en enfer"
[align=center]24 Juillet 1970, Arkansas
Dans la salle de cérémonie flambant neuve, la fête bat son plein. Les murs d'une blancheur immaculée reflètent les orchestres aux cuivres flamboyants, les coupes de champagne pétillant et les chapeaux pointus en carton. La guerre du Vietnam est enfin finie. Les hommes sont rentrés, mais peu sont revenus, et encore moins participent à la fête. Ce sont les généraux, les politiques, les directeurs d'usines qui sont là, et s'amusent, et séduisent les femmes des soldats. Beaucoup d'entre elles ont préféré quitter leur mari avant leur départ, histoire de profiter de la vie. En rentrant, l'aéroport était vide pour les soldats. Et la fête se poursuit, ignorante et joyeuse.
Le clou du spectacle ? Moi. Un témoin. Un sergent de la compagnie « Eagles attack », du 141ème bataillon d'infanterie. Ils attendent le récit de l'histoire, le récit de cette guerre. D'ailleurs, les trompettes annoncent ma venue, les gens se rassemblent dans le grand hall, autour d'une table en forme de U, à la nappe blanche parsemée de pétales de roses. Je suis devenu une bête de foire, un démon surgit du passé.
Ils ne m'ont pas encore vu, s'assoient, bavardent. Les bourgeois...Deux d'entre eux m'ont aperçu, et font signe aux autres de se taire. Qui est cet homme ? Un médaillé à l'uniforme kaki, déchiré, presque en lambeaux. L'organisateur m'interroge du regard. Pas eu le temps d'en acheter un autre, je lui glisse. Il me fait un clin d'½il pitoyable : ça fera plus vrai. Ai-je besoin de ça ?
Tous se sont tus et attendent. Je les fixe du regard, les uns après les autres, les défie. Ils sont là, arrogants civils, dédaigneux, moqueurs et impatients. Je me tourne vers le rideau rouge qui me faisait dos. Qu'est-ce que je fais là ? A quoi bon ? Enfin, je plie le cou et les regarde du coin de l'½il, déterminé :
« Je reviens de l'enfer. »
Dans le boing « Galaxy Angel » qui nous envoyait pour le Vietnam, on était une bonne quinzaine du Kentucky. On se connaissait mieux que personne. Y avait Brad Smith, « Smitty » ou face de rat ». C'était un roublard débrouillard comme on en fait plus. Une fouine, un éviteur d'ennuis professionnel. Mac'Oloway, lui, était mon meilleur pote, un écossais. J'avais confiance en lui : à la ferme de l'Oncle Sam, il dégommait des bouteilles de bières à 150 mètres avec sa Winchester. Une « Century Elite », je m'en souviens encore. O'Connel et O'Brady étaient frères, des blondinets avec des taches de rousseur et un sacré tonus. Celui qui nous commandait s'appelait Johnson. Le sergent Johnson. Un héros, un cow-boy, un dur, un vrai. Y'avait aussi Jacques Maly, dit « Blacky », notre « Big Brother ». 2m05, 105 kilos de muscles. L'ami qu'il fallait avoir en cas de pépin. Et Jimmy...
« Jimmy, tu peux pas me faire ça !
- Laisse le John, il pisse le sang, il s'en sortira pas !
- On va le sauver ! Ferme pas les yeux, Jimmy ! Jimmy ! »
« JIMMY ! »
1970. Arkansas. Ma voix résonne encore dans le hall de la salle, laissant le public choqué mais silencieux. Je reprends mon souffle. Ces maudits flash-back ! Merde ! D'habitude, c'est la nuit que ça me reprend. ! Je passe mes mains sur mon visage en sueur.
« On est arrivé confiants et heureux... »
« Meilleures que les waves de St Trinity ?
- Que Los Angeles ?
- Ouais mon gars, les meilleurs waves de tout les Etats-Unis d'Amérique : Miami.
- Tu racontes que des conneries, face de rat !
- Bah...ouais. C'est mon job, non ?
- Putain, quel chiant ! » explosa Jimmy.
Le ptit puceau avait été convaincu de la véracité des propos de Smitty pendant 3 heures, jusqu'à l'intervention de Mac'Oloway.
« Qui a mon paquet de capotes ? cria Blacky.
- Désolé, je fais pas du 50cm », dis-je.
L'ambiance, c'était comme ça tous les jours. On se marrait, on s'engueulait, on se vannait. Réveil entre 9 et 10 heures du mat', par un « Goooooooooooooooood Morning Vietnam ! » tonitruant. Un peu de surf, de sexe et de sang. Sea, sex and blood. Et on se recouchait tranquilles. Johnson avait du mal à nous contrôler.
« J'enlève un dollar sur vos paies pour chaque balle tirées sur des civils ! », qui disait.
Résultat, on a pas gagné grand chose en neuf mois de service. Faut dire qu'on les aimait pas, les viets. Toujours à l'affût d'une faiblesse, d'un moment de relâchement, d'une trahison.
Bref, on a passé une année pépère, sans besoins particuliers, sauf Jimmy le puceau qu'avait toujours pas tiré son premier coup : je ne parle pas de fusil. Mais il disait que pour chaque Playboy qu'il lisait, ça faisait ½ coup de plus.
Alors on lui répondait que vu le nombre de queue qu'il s'était tapé sur les play-boys, il devait être le plus grand séducteur de la Terre.
Je peux paraître grossier, mais je dois tout dire, tout révéler.
La vie a passé comme ça, jusqu'au jour où le Général Buddy, notre supérieur à nous, les gars de la 141ème, est partit pour une retraite bien méritée : reposer son ventre énorme à l'ombre des champs de blés du Kentucky valait toutes les médailles. Il a été remplacé illico par le colonel Hedburry, un jeune riche pistonné par son père. Son programme à lui, c'était la formule offensive : pour ses hommes, seulement.
Résultat, un jour pluvieux de septembre, Johnson nous à délivré notre ordre de mission : exploration, sécurité, bref, le topo habituel.
« Et où est-ce qu'on va, sergent ? demanda O'Connel.
- En territoire vietcong. »
Là, on a tout de suite moins rigolé. Le territoire des faces de citron, on y était déjà allé une fois : une merde imputrescible, une forêt comme un labyrinthe et autant de viets que de blacks dans le Bronx.
Ça devait être une mission de routine. Alors on est parti, la fleur au fusil, et le paquet de capotes de Blacky dans la poche du jean de Jimmy.
« Prétentieux ! », je lui ai dit, en lui faisant un clin d'½il. Il a rigolé, puis m'a fait « Chut », un doigt sur les lèvres.
On est rentré dans la forêt. Bien peu allaient en ressortir.
« Putain, dégagez ! Je vous dit de courir.
- Sergent Johnson, on reste avec vous !
- Courez, putain de merde. Je vais les ralentir.
- John, viens bordel ! Laisse-le !!
- Tagueule, O'Connel. Pas un autre !
- Allez, les gars, retraite ! Cours, John. C'est le dernier ordre que je te donne. Cours.
- Sergent...
- Le sergent maintenant c'est toi. Sauve les, John. Tire les hors de ce putain de merdier ! »
Je cours. Les battements de mon c½ur. Le sergent Johnson et ses deux mitrailleuses lourdes dans les mains. Le sergent Johnson debout. Les douillent volent.
« NOOON ! »
Arkansas. 1970. Encore un de ces putains de flashbacks.
« Pardonnez-moi. Je reprends... »
Le clou du spectacle ? Moi. Un témoin. Un sergent de la compagnie « Eagles attack », du 141ème bataillon d'infanterie. Ils attendent le récit de l'histoire, le récit de cette guerre. D'ailleurs, les trompettes annoncent ma venue, les gens se rassemblent dans le grand hall, autour d'une table en forme de U, à la nappe blanche parsemée de pétales de roses. Je suis devenu une bête de foire, un démon surgit du passé.
Ils ne m'ont pas encore vu, s'assoient, bavardent. Les bourgeois...Deux d'entre eux m'ont aperçu, et font signe aux autres de se taire. Qui est cet homme ? Un médaillé à l'uniforme kaki, déchiré, presque en lambeaux. L'organisateur m'interroge du regard. Pas eu le temps d'en acheter un autre, je lui glisse. Il me fait un clin d'½il pitoyable : ça fera plus vrai. Ai-je besoin de ça ?
Tous se sont tus et attendent. Je les fixe du regard, les uns après les autres, les défie. Ils sont là, arrogants civils, dédaigneux, moqueurs et impatients. Je me tourne vers le rideau rouge qui me faisait dos. Qu'est-ce que je fais là ? A quoi bon ? Enfin, je plie le cou et les regarde du coin de l'½il, déterminé :
« Je reviens de l'enfer. »
Dans le boing « Galaxy Angel » qui nous envoyait pour le Vietnam, on était une bonne quinzaine du Kentucky. On se connaissait mieux que personne. Y avait Brad Smith, « Smitty » ou face de rat ». C'était un roublard débrouillard comme on en fait plus. Une fouine, un éviteur d'ennuis professionnel. Mac'Oloway, lui, était mon meilleur pote, un écossais. J'avais confiance en lui : à la ferme de l'Oncle Sam, il dégommait des bouteilles de bières à 150 mètres avec sa Winchester. Une « Century Elite », je m'en souviens encore. O'Connel et O'Brady étaient frères, des blondinets avec des taches de rousseur et un sacré tonus. Celui qui nous commandait s'appelait Johnson. Le sergent Johnson. Un héros, un cow-boy, un dur, un vrai. Y'avait aussi Jacques Maly, dit « Blacky », notre « Big Brother ». 2m05, 105 kilos de muscles. L'ami qu'il fallait avoir en cas de pépin. Et Jimmy...
« Jimmy, tu peux pas me faire ça !
- Laisse le John, il pisse le sang, il s'en sortira pas !
- On va le sauver ! Ferme pas les yeux, Jimmy ! Jimmy ! »
« JIMMY ! »
1970. Arkansas. Ma voix résonne encore dans le hall de la salle, laissant le public choqué mais silencieux. Je reprends mon souffle. Ces maudits flash-back ! Merde ! D'habitude, c'est la nuit que ça me reprend. ! Je passe mes mains sur mon visage en sueur.
« On est arrivé confiants et heureux... »
« Meilleures que les waves de St Trinity ?
- Que Los Angeles ?
- Ouais mon gars, les meilleurs waves de tout les Etats-Unis d'Amérique : Miami.
- Tu racontes que des conneries, face de rat !
- Bah...ouais. C'est mon job, non ?
- Putain, quel chiant ! » explosa Jimmy.
Le ptit puceau avait été convaincu de la véracité des propos de Smitty pendant 3 heures, jusqu'à l'intervention de Mac'Oloway.
« Qui a mon paquet de capotes ? cria Blacky.
- Désolé, je fais pas du 50cm », dis-je.
L'ambiance, c'était comme ça tous les jours. On se marrait, on s'engueulait, on se vannait. Réveil entre 9 et 10 heures du mat', par un « Goooooooooooooooood Morning Vietnam ! » tonitruant. Un peu de surf, de sexe et de sang. Sea, sex and blood. Et on se recouchait tranquilles. Johnson avait du mal à nous contrôler.
« J'enlève un dollar sur vos paies pour chaque balle tirées sur des civils ! », qui disait.
Résultat, on a pas gagné grand chose en neuf mois de service. Faut dire qu'on les aimait pas, les viets. Toujours à l'affût d'une faiblesse, d'un moment de relâchement, d'une trahison.
Bref, on a passé une année pépère, sans besoins particuliers, sauf Jimmy le puceau qu'avait toujours pas tiré son premier coup : je ne parle pas de fusil. Mais il disait que pour chaque Playboy qu'il lisait, ça faisait ½ coup de plus.
Alors on lui répondait que vu le nombre de queue qu'il s'était tapé sur les play-boys, il devait être le plus grand séducteur de la Terre.
Je peux paraître grossier, mais je dois tout dire, tout révéler.
La vie a passé comme ça, jusqu'au jour où le Général Buddy, notre supérieur à nous, les gars de la 141ème, est partit pour une retraite bien méritée : reposer son ventre énorme à l'ombre des champs de blés du Kentucky valait toutes les médailles. Il a été remplacé illico par le colonel Hedburry, un jeune riche pistonné par son père. Son programme à lui, c'était la formule offensive : pour ses hommes, seulement.
Résultat, un jour pluvieux de septembre, Johnson nous à délivré notre ordre de mission : exploration, sécurité, bref, le topo habituel.
« Et où est-ce qu'on va, sergent ? demanda O'Connel.
- En territoire vietcong. »
Là, on a tout de suite moins rigolé. Le territoire des faces de citron, on y était déjà allé une fois : une merde imputrescible, une forêt comme un labyrinthe et autant de viets que de blacks dans le Bronx.
Ça devait être une mission de routine. Alors on est parti, la fleur au fusil, et le paquet de capotes de Blacky dans la poche du jean de Jimmy.
« Prétentieux ! », je lui ai dit, en lui faisant un clin d'½il. Il a rigolé, puis m'a fait « Chut », un doigt sur les lèvres.
On est rentré dans la forêt. Bien peu allaient en ressortir.
« Putain, dégagez ! Je vous dit de courir.
- Sergent Johnson, on reste avec vous !
- Courez, putain de merde. Je vais les ralentir.
- John, viens bordel ! Laisse-le !!
- Tagueule, O'Connel. Pas un autre !
- Allez, les gars, retraite ! Cours, John. C'est le dernier ordre que je te donne. Cours.
- Sergent...
- Le sergent maintenant c'est toi. Sauve les, John. Tire les hors de ce putain de merdier ! »
Je cours. Les battements de mon c½ur. Le sergent Johnson et ses deux mitrailleuses lourdes dans les mains. Le sergent Johnson debout. Les douillent volent.
« NOOON ! »
Arkansas. 1970. Encore un de ces putains de flashbacks.
« Pardonnez-moi. Je reprends... »




